Déconstruire les mythes !
Les mythes dont nous héritons, n’ont cessé à travers leur transmission, d’être revisités dans leur histoire et d’être réinterprétés dans leur signification profonde. A l’heure actuelle de la révolution des genres, quelque chose, qui encore très fortement imprégné des valeurs patriarcales de leur souche, reste à déconstruire.
Note d'intention
Les Inachevées, explore et revisite les quêtes les plus secrètes de figures mythologiques féminines souvent mises au second plan, telles qu’Eurydice, Méduse & Phèdre.
En s’émancipant de leur condition et de leur destin tragique, ces héroïnes résilientes, toutes faisant foi de révolutions intimes, réinventent le sort d’une tragédie toute tracée et redeviennent la figure centrale de leur propre histoire.
Présentées tels des Entresorts, ces 3 microfictions glissent entre différents registres contemporains : du burlesque au poétique, de la comédie musicale à des esthétiques performatives et chorégraphiques plus organiques et cathartiques.
Dans un dispositif immersif à ciel ouvert autour d’un puit plongeant dans notre inconscient collectif, mon souhait est bien d’approfondir la ligne artistique d’un théâtre optique et sensitif offrant une perte de repère qui permette : de troubler les lignes établies, de retourner le miroir de ce qui constitue la toile et le fond de notre culture, de remettre en question nos perceptions et notre compréhension du monde. Ceci, afin de nous rencontrer tous, mais aussi soi-même bouleversé.e.s par la réinterprétation et la réincarnation contemporaine de nos fictions transgénérationnelles… car Si l’ADN des mythes influence nos imaginaires, révolutionne nos projections et spécule sur nos devenirs, en assimilant et en transformant ces conditions, nous donnons naissance à de nouvelles manières, d’être au monde, de partager des valeurs et de faire humanité. Boris Gibé
Avec les inachevées
Avec Les Inachevées, Boris Gibé revient vers des figures que notre culture n’a cessé de regarder comme des femmes perdues, coupables, fascinantes et maudites. Méduse, Phèdre, Eurydice : trois noms, trois gouffres, trois destins que les récits ont souvent refermés avant même qu’elles puissent s’y reconnaître.
Une fois encore, un homme s’avance vers ces héroïnes. Une fois encore, un homme les regarde. Une fois encore un homme pour mettre en scène. Mais ici quelque chose se déplace. Quelque chose se fissure dans l’ordre ancien de la représentation.
L’originalité du geste tient peut-être là : dans cette tentative de retrait. Boris ne prétend pas sauver ces femmes. Il ne vient pas leur offrir une vérité supplémentaire. Il cherche plutôt à desserrer son emprise, à rendre sa mise en scène poreuse, à faire place à une alliance fragile et sensible avec ses interprètes. Le plateau devient alors moins le lieu d’une autorité que celui d’une rencontre, d’une affirmation, d’un nous partagé. Un espace et un temps où les mythes parviennent à se négocier autrement, en dehors des cadres binaires étriqués, à l’écart des normes de genre, de sexualité, loin des regards prédéterminés. Non pas un espace où l’on dirige et où l’on dicte, mais un endroit où plusieurs présences travaillent à déplacer la trajectoire dramatique et l’ordre de la vision.
Les héroïnes n’y sont plus seulement les noms du malheur. Méduse n’est pas seulement le monstre au regard pétrifiant. Phèdre n’est pas seulement le désir interdit. Eurydice n’est pas seulement celle qu’Orphée perd en se retournant. Chacune porte en elle une puissance d’écart. Chacune peut recommencer depuis l’endroit même où le mythe l’avait condamnée. Chacune cherche le passage, la brèche, le contre-récit. Il ne s’agit plus de raconter leur chute mais de montrer comment à partir d’elles d’autres destins peuvent surgir.
Les inachevées ne sont pas mal finies. Elles n’ont rien fini. Elles continuent de vivre. Leurs postures ne relèvent d’aucune faiblesse. Les inachevées deviennent modus operandi. Elles désignent ce qui, dans les mythes, n’a pas encore été entendu, ce qui demeure disponible, ce qui peut être repris, défait, retourné. Les récits tragiques se présentent d’ordinaire comme des machines implacables. Ici, la machine se grippe. L’issue n’est plus donnée d’avance. Les comédiennes, danseuses, chanteuses, interprètes ne se contentent pas d’incarner des figures anciennes : elles éprouvent leurs marges de manœuvre, elles déplacent les lignes, elles remettent du possible là où la culture avait installé de la fatalité.
L’espace n’est jamais neutre. Les architectures immersives de Boris Gibé ont toujours cherché à troubler nos positions, nos perceptions, nos certitudes. Mais avec Les Inachevées, le trouble devient d’autant plus politique. Il ne concerne plus seulement le rapport du corps à l’espace. Il interroge la manière dont un regard construit un destin, dont une scène organise une place, dont une fiction peut assujettir ou libérer celles qu’elle expose.
Méduse, Eurydice et Phèdre jouent au sein d’un panopticon. Une arène du regard où nul œil ne demeure innocent, où voir d’en haut, sans être vu.e.s, place les spectateur.ices dans un partage trouble du pouvoir. Chacun.e y voit, chacun.e y occupe, tour à tour, la place de celui ou de celle qui observe, surveille, désire, juge ou attend. Ce dispositif questionne les rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes, entre spectateur.ices et actrices, mais aussi cette vérité plus nue : le regard peut objectifier l’autre, lui accorder de l’attention, ou lui laisser, enfin, la place nécessaire pour pouvoir se dire.
Fabrice Bourlez