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Juillet 2017  © Jérôme Vila / Contextes
 
L'édito

LE MONDE - Mardi 5 février 2019

Le cirque en quête d’absolu à Marseille
Le huis clos radical et vertigineux de Boris Gibé. ”L’Absolu”, a fait sensation à la Biennale du cirque
SCENE - Marseille - envoyé special

Caracole à bride abattue, la Biennale internationale des arts du cirque (BIAC) de Marseille. Elle en est à sa troisième édition sous ce nom – en fait la quatrième, puisqu’elle a été créée sous une autre appellation en 2013 –, et elle est devenue un rendez-vous incontournable aussi bien pour le public de la région que pour les programmateurs.

Lire la critique : La 30e promotion du Centre national des arts du cirque s’éclate

Quatre semaines de représentations (du 11 janvier au 10 février), 66 spectacles dont 29 créations, un « village chapiteaux » installé sur la plage du Prado… Pour tous ceux qui aiment le cirque, en amateurs ou en professionnels, il est devenu indispensable de passer par la BIAC, qui joue désormais le même rôle pour les arts du cirque que le Festival d’Avignon pour le théâtre.

Raquel Rache de Andrade et Guy Carrara, ses directeurs, tiennent leur ligne, qui consiste à offrir un miroir à toutes les facettes – nombreuses – du cirque contemporain de création. On a pu voir lors de cette biennale beaucoup des stars de la discipline, de Vimala Pons à Johann Le Guillerm en passant par Yoann Bourgeois ou Raphaël Navarro, et on pourra voir encore, avant la clôture, le merveilleux Campana du Cirque Trottola.

Radicalité, intensité

Mais le garçon dont le nom est sur toutes les lèvres est – pour le moment – moins connu. Il s’appelle Boris Gibé, et il est à la tête d’une compagnie qui s’appelle Les Choses de rien. Il présente à la BIAC une création intitulée L’Absolu, qui est arrivée à Marseille précédée d’un bouche-à-oreille flatteur. En quelques soirs, c’est devenu le spectacle qu’il fallait absolument voir, et que les programmateurs s’arrachent (il sera à Paris, notamment, au Théâtre de la Cité internationale, en mai).

Et ce n’est pas un simple effet de mode : L’Absolu frappe par son originalité, sa radicalité, son intensité et sa beauté plastique. Il s’offre comme un ovni scénique, un huis clos qui emmène dans un étrange voyage. Il ne se joue pas sous un chapiteau, mais dans une structure que Boris Gibé appelle le Silo, et qu’il a conçue spécifiquement, avec une équipe d’architectes et d’ingénieurs.

BORIS GIBÉ, ACROBATE ET MÉTAPHYSICIEN, SE POSE DES QUESTIONS VERTIGINEUSES SUR LA VIE, ET MET CES QUESTIONS À L’ÉPREUVE DU CIRQUE

En tant que spectateur, vous entrez dans un cylindre de tôle de 9 mètres de diamètre et de 12 mètres de hauteur, dans lequel deux escaliers périphériques s’enchevêtrent l’un dans l’autre. Sur ces escaliers sont installés de petits strapontins en léger déséquilibre, qui surplombent la piste. De votre place, vous observez les spirales que forment les têtes des autres spectateurs.

Le noir se fait, la désorientation est totale, un léger vertige vous prend. Peu à peu, le toit en forme de membrane du cylindre s’éclaire, une créature cherche à apparaître, qui surgit, homme-animal qui évoque celui de La Métamorphose, de Kafka. Cet homme, c’est Boris Gibé, acrobate et métaphysicien, qui se pose des questions vertigineuses sur la vie, et met ces questions à l’épreuve de son art, le cirque – art de l’équilibre et du déséquilibre, art du domptage du vide.

Big bang poétique, spatial

A peine est-il apparu, cet homme, qu’il tombe dans un trou noir, un cratère de cendres qui l’ensevelit et laisse apparaître par moments les vestiges d’une civilisation : un livre, un morceau de cuirasse dorée, un tableau… Et un miroir, dans lequel ce Narcisse de temps apocalyptiques tente de lire son visage. C’est une chose somptueuse et troublante que ce magma noir et scintillant qui palpite sous vos yeux et dont finit par émerger le jeune homme, en une autre image saisissante, la tête recouverte d’une boule à facettes de boîte de nuit, transformant son cylindre en lanterne magique. Ce singulier scaphandrier de ­l’espace, d’un espace qui serait à la fois passé et futur, d’un futur déjà passé, emmène loin dans le sentiment de la fragilité du temps.

On ne peut pas tout raconter de ce big bang poétique, spatial, visuel, sensoriel, qui vous laisse à la fin vacillant sur vos pieds et vos certitudes. Mais la certitude qu’on a, c’est celle d’avoir croisé là la route d’un véritable artiste, pour qui le cirque, dans son essence même, est le moyen d’expression d’une singularité totale, de doutes existentiels, de palpitations secrètes et profondes.

LA CERTITUDE QU’ON A, C’EST CELLE D’AVOIR CROISÉ LÀ LA ROUTE D’UN VÉRITABLE ARTISTE

De ce point de vue, Boris Gibé peut faire penser à Johann Le Guillerm, même si leurs univers sont très différents. Les deux hommes ont en commun d’être des chercheurs, et d’avoir des parcours de vie qui feraient s’évanouir tous les hérauts actuels d’une normativité redevenue écrasante. Boris Gibé, dont les parents étaient bergers en Corse, a arrêté l’école à 14 ans, et commencé à tourner dans le cirque à 16 ans, sans avoir fréquenté aucune des grandes écoles reconnues par la profession. Ce qui ne l’a pas empêché de développer sa sensibilité au contact d’artistes comme Andreï Tarkovski, Tadeusz Kantor ou Samuel Beckett, dont il aimerait faire entrer l’un des textes les plus fous, Le Dépeupleur, dans son cylindre de tôle.

A Marseille, samedi 2 février au soir, le public, euphorique, n’en finissait pas de taper sur les revêtements en bois des étranges gradins du Silo, en hommage au bonheur artistique qui lui avait été offert.
Fabienne Darge
 
 
Quelques autres chauds échos des 20 premières représerntations de "L'absolu"
 
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 Démontage du Silo aout 2017 - Festival Les rencontres de Monthelon, Montréal (89)
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